April 22, 2022

RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE OU FASCISME([1])

Dans un article précédant[2], nous disions que le bilan du quinquennat Macron avait été extrêmement favorable aux plus riches et catastrophique pour la classe ouvrière et les catégories populaires[3]. Mais, outre le creusement inouï des inégalités, Macron restera sans doute dans l’histoire de ce pays comme le chef d’orchestre d’une attaque massive contre la démocratie bourgeoise, la République et ses institutions, attaque qui nous a conduit au point où tout peut à tout instant basculer dans la dictature fasciste. Transgressif, pervers, déviant, Macron est lui-même à cheval sur la frontière entre néolibéralisme autoritaire et fascisme et cette frontière est des plus perméable, sinon inexistante.

À l’heure où nous rédigeons ce texte, il n’est pas possible de dire qui sera le prochain parasite à occuper l’Élysée. Les sondages donnent Macron élu pour un second quinquennat. Ce qui serait déjà une très mauvaise nouvelle pour la classe ouvrière et les catégories populaires. Déjà très avancée, la destruction du pays non seulement se poursuivrait mais serait aggravée, comme seraient aggravées les conditions de travail, le rapport salarial et les conditions de vie du monde du travail. Pour autant, la situation serait pire avec les néofascistes/néonazis tels Zémmour ou Le Pen et ne serait pas meilleur avec l’un quelconque des autres candidats en position de l’emporter, que ce soit Pécresse/Ciotti (et derrière eux, Estrosi, Jacob, Bertrand, Wauquiez,...). Sans oublier que, dans une autre mesure, les ‘sociaux-libéraux’ tels Hidalgo ou Taubira (exit Montebourg), les écolos comme Jadot, Mélenchon et même le co-liquidateur du PCF, le réformiste post-stalinien F. Roussel[4], aucun de ces partis et candidats n’est porteur des intérêts vitaux de la classe ouvrière et autres catégories populaires. Tous représentent, peu ou prou, telle ou telle autre fraction de la bourgeoisie. Les différences (quand elles existent) entre l’une et l’autre de ces fractions ne devraient pas conduire la classe ouvrière et autres catégories populaires à choisir l’une plutôt que l’autre. Il ne s’agit pas seulement d’empêcher les néonazis Zémmour ou Le Pen d’accéder au pouvoir, il ne s’agit pas seulement de virer Macron, ce sont tous les néolibéraux (socialistes compris) qu’il faut virer. Plus : ce sont tous les pro-capitalistes (Jadot, Mélenchon et Roussel compris) dont il faut se débarrasser. Car, sont pro-capitalistes tous ceux qui ne mettent pas à l’ordre du jour l’abolition du capitalisme. Que l’on comprenne bien : nous ne réhabilitons pas ici la théorie stalinienne, inepte et confusionniste de ‘social-fascisme’. G. Chamayou met en évidence une grande proximité et même une parenté entre fascisme (plus précisément nazisme) et néolibéralisme[5]. Mais c’est une chose que de mettre en évidence cette parenté et c’en est une autre que de mettre un signe d’égalité.

Ceci dit, dans tous les cas, les classe ouvrière et autres catégories populaires seront fortement attaqués et devront s’organiser (ou réorganiser) pour se défendre des régressions sociales. Et, dans l’éventualité d’une victoire du fascisme, se défendre militairement. Mais même si un parti fasciste n’est pas victorieux en avril, le fascisme restera une hypothèque, un danger imminent pour toute la période prévisible. Ce dernier point, à lui seul, devrait orienter l’activité de toute organisation se réclamant de la révolution et de l’émancipation de l’humanité, de tout militant révolutionnaire.

Ces constats donnent aux militants révolutionnaires de lourdes responsabilités : rappeler 1) ce qu’est le fascisme, spécialement pour les classes laborieuses, 2) pourquoi il est de retour au XXIe siècle et 3) comment le combattre pour le vaincre.

) Introduction

Plusieurs facteurs ont concouru à cette réémergence du fascisme. Pour commencer, on pense bien sûr à la crise global du capitalisme (c’est à dire la crise de la bourgeoisie dominante, organisant selon ses besoins propres la société tout entière, son mode de production capitaliste, les rapports sociaux d’exploitation et de domination, l’hégémonie idéologique,…). Cette crise est une crise de ce qu’est le capitalisme. Elle commence dans la sphère économique et financière pour ensuite s’étendre à l’ensemble de la société bourgeoise. Le tournant des années 1960-1970 marque le triomphe et l’achèvement du procès de financiarisation du capitalisme (commencé au début du XXe siècle) qui rend les placements financiers plus intéressants que l’investissement productif. Depuis lors, on observe une diminution constante de la part de plus-value réinvestie dans la production, conséquence de la financiarisation. Cette évolution s’accompagne de la dernière vague en date de mondialisation et entraîne la désindustrialisation des anciennes puissances industrielles. D’où le chômage de masse et durable (qui commence à croître en France dès les années 1970), la précarisation croissante des travailleurs, la dégradation des conditions de travail et de vie. À partir des années 1980, cette mutation s’accompagne de dérégulations et déréglementations (pour des motifs autant idéologiques qu’économiques). Avec la contre-révolution néolibérale[6], les accords du GATT, puis les accords AGCS[7] doublés par les choix de l’UE, les politiciens et politiques au service des puissances financières imposent le dynamitage du secteur public, de « l’État social » (qui amortissait le choc entre capital et travail), et finalement, en France, le dynamitage de la République et de la démocratie bourgeoise par la bourgeoisie elle-même. Bref, tout ce qui a fait société depuis  longtemps.

À cette première catégorie de facteurs il faut ajouter, en France, une double faillite : celle des deux composantes majeures des organisations politiques de la classe ouvrière : le PS (ex SFIO – la social-démocratie ayant été au niveau mondial le cheval de Troie des bourgeoisies nationales) et le PCF. Cela, sans omettre l’impotence syndicale, qui crève les yeux depuis qu’il n’y a plus de « grain à moudre[8] », c’est à dire depuis que le capitalisme est entièrement financiarisé et que ses défenseurs sont passé du keynésianisme au néolibéralisme, de J. M. Keynes à C. Schmitt.

La faillite des partis politiques ex-ouvriers a eu pour conséquence de laisser le champ libre à la propagande de la bourgeoisie, alors même que l’hégémonie idéologique bourgeoise était fragilisée. Il en est inévitablement résulté de graves reculs des positions de la classe ouvrière, de son indépendance idéologique et politique. Ce phénomène n’est pas exclusivement français. On l’observe aussi avec des traits propres à chaque histoire nationale.

En France, une fraction significative, plus ou moins importante de la population, a commencé à méconnaître ou à oublier l’histoire du XXe siècle, en particulier ce qui concernait les circonstances de l’ascension et de la prise du pouvoir par le fascisme et le nazisme. La crise du capitalisme, plus la faillite de la gauche, plus la porte grande ouverte à la propagande bourgeoise, devenant même de plus en plus souvent et ouvertement de la propagande fasciste, furent quelques unes des conditions nécessaires et propices à la résurgence des fascismes. Donc le fascisme est de retour, et pour la seconde fois en un siècle, il est là, juste à nos portes. Ce n’est pas que l’extrême droite ait quelque chose à dire au monde du travail[9]. C’est la gauche qui n’a rien à dire[10]. De mille manières elle a tourné le dos à la classe ouvrière et autres catégories populaires. La crise globale du capitalisme a fait le reste.

L’effondrement démocratique a commencé et est encore en cours. Aussi en sommes-nous désormais au point de basculement. Mais, si rien n’est encore définitivement joué, il y a urgence à agir. C’est pour éviter cet effondrement dans le fascisme, (la dictature directe[11] de la bourgeoisie) que nous rédigeons cet article. Contre l’oubli, évoqué plus haut, une première urgence est de (re)faire un peu d’histoire et, par tous les moyens, de faire largement connaître ce qu’ont été le fascisme et le nazisme du XXe siècle et comment les peuples en ont triomphé (au moins provisoirement, au moins en partie).


[1]     Dans ce texte, par soucis de lisibilité et pour un lectorat large, nous ne distinguerons pas ici les deux variantes fascisme-nazisme. G. Chamayou écrit : ‘‘Il y a cinquante nuances de brun’’. Par la suite, nous écrirons simplement fascisme mais non dans un sens strictement italien et historique du mot mais dans un sens générique, englobant toutes les formes de fascismes par-delà les différentes particularités nationales et historiques. Ce fascisme comprend donc le fascisme italien, le nazisme allemand, et plusieurs autres formes qu’en toute rigueur l’historien de cette question distinguerait.

[2]     Lire notre Bilan d’un quinquennat catastrophe, du 3 décembre 2021, et les rapports de l’Oxfam :

(https://www.oxfamfrance.org/rapports/ ; https://www.oxfamfrance.org/rapports/dans-le-monde-dapres-les-riches-font-secession/) ; et le classement annuel des 500 premières fortunes de France, publié l’été 2021 par Challenges. Voir aussi http://www.sudinsee.org/ce-que-disent-les-chiffres-de-linseet-pourquoi-nous-avons-de-tres-bonnes-raisons-de-nous-mobiliser/

[3]     Nous utilisons indistinctement le terme de ‘‘classe ouvrière’’ (de l’industrie et des services, que l’on nome aussi prolétariat) et le terme de ‘‘autres fractions des classes populaires’’ ou ‘‘classes populaires’’ c’est à dire l’ensemble de ceux qui, d’une manière ou d’une autre, n’ont que leur force de travail à vendre pour subvenir à leurs besoins et que nous opposons à ‘‘bourgeoisie’’ (ou capitalistes, ou patronat), ceux qui exploitent le travail d’autrui.

[4]     La bureaucratie soviétique est allée jusqu’au bout de ce qu’elle savait faire : elle a détruit l’Union Soviétique (ce que même les hordes nazies n’avaient pas pu faire). Gageons que la bureaucratie du PCF ira jusqu’à l’autodestruction du PCF. Déjà à l’occasion d’un précédent congrès ce parti se demandait s’il n’allait pas abandonner le nom de Communiste, il abandonne finalement le symbole de la faucille et du marteau, enfin il invite le chef du MEDEF à la fête de l’Huma, puis revendique le droit de converser civilement avec lui, et comme un ‘bouquet final’ il apporte lamentable son soutient à une manifestation de flics fascistes, et à l’Assemblée Nationale, se fait applaudir par la droite dans son support de fait à l’OTAN lors de la guerre Russie-Ukraine.

[5]     Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, Une généalogie du libéralisme autoritaire, La fabrique, 2018 ; Grégoire Chamayou, Du libéralisme autoritaire, Zone (Le Découverte), 2020.

[6]     Début des années 1970 – Putsch de Pinochet en 1973 au Chili, V Giscard d’Estaing/R. Barre en 1976 en France, M. Thatcher en 1979 en Grande Bretagne, R. Reagan en 1981 aux USA, et de nouveau en France sous Mitterrand/Mauroy avec la ‘rigueur’ à partir de 1982, puis à partir de 1984 avec Fabius.

[7]     GATT : Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce ; Accord général sur le commerce des services qui suit le GATT.

[8]     Expression chère à Bergeron (secrétaire général de FO) qui avait l’habitude de dire : « Il y a du grain à moudre », alors que son successeur Blondel affirmaite au cntraire : « Il n’y a désormais plus de grain à moudre. » (comprendre rien à négocier).

[9]     Mme Le Pen avait refusé la plupart des revendications sociales importantes portées par les éléments ouvriers des Gilets jaunes dont l’augmentation du SMIC.

[10]    Dans l'Humanité Dimanche, octobre 2021, G. Filoche (ex membre de la LCR passé au PS – certes à sa gauche) écrivait « jamais les fabuleuses richesses produites par notre travail n’ont été aussi mal réparties ». « Il y a 10 millions de pauvres, 20 % de précaires, 6,7 millions de chômeurs, le salaire médian net est de 1 780 euros, 7 millions de retraités sont à moins de 1 000 euros... ». Dans le même temps « Les 10 % les plus aisés ont au final 22,1 % de plus en fin de quinquennat ». Constats sans propositions. Car rien sur l’abrogation des lois El Khomry ou des ordonnances Macron, rien sur les nécessaires expropriations sans indemnisations mais avec socialisation de toutes les entreprises privatisées ces 40 dernières années, ou dans les secteurs vitaux ou sensibles, par exemple. Quant à évoquer la Révolution… Ingénument, le Monde Diplomatique se demande « Pourquoi la gauche perd ? ». « Ces vingt dernières années, le capitalisme a enchaîné les crises, des marées humaines ont réclamé que leurs dirigeants "dégagent", sans que l’ordre néolibéral en place soit sérieusement ébranlé pour autant. » alors, dans ces conditions « c’est l’extrême droite qui progresse ». Certes ! Et alors ? Dans Figures du communisme, Frédéric Lordon décrit par le menu ce que prépare la bourgeoisie, il évoque le Chili, l’hostilité agressive de la finance chilienne et internationale... mais lui non plus ne conclue pas, n’aborde pas de la question de l’organisation, il n’évoque pas l’armement du prolétariat, laisse le lecteur sans perspectives. Sorti en septembre 2021 Face à la menace fasciste, de Ugo Palheta et Ludivine Bantigny, après un exposé, certes intéressant, mais sans nouveautés, ces auteurs concluent leur livre,... sans conclusions. Pourtant, des précédents historiques existent, en Allemagne contre la tentative de putsch de Kapp, toutes les fractions de la classe ouvrière s’étaient mises en grève et avaient fait échouer le putsch ; au Chili, le Front Patriotique Manuel Rodriguez a préparé et mis en œuvre un attentat contre le dictateur Pinochet, montrant comment résister et ce à quoi le monde du travail et toute la société civile (non capitaliste) dans son ensemble devrait se préparer. Deux cas bien différents mais qui démontrent la capacité de la classe ouvrière à se défendre pour peu qu’elle préserve son indépendance politique et ne se soumette pas à la bureaucratie paralysante.

[11]    Nous distinguons ce qu’est le pouvoir de la bourgeoisie de la forme que peut prendre ce pouvoir. Ce que l’on nomme malencontreusement démocratie n’est que l’une des formes que peut prendre ce pouvoir qui dans tous les cas impose des rapports sociaux de domination, et d’exploitation. Cependant, dans certaines circonstances, (tant que la classe ouvrière est désorganisée ou mal organisée, numériquement puissante mais peu capable de se défendre, et surtout ne représentant pas de danger révolutionnaire immédiat) la bourgeoisie consent à la médiation des gardes-fou du ‘‘jeu’’ politicien et de lois sociales. Ce sont ces « modérations » qu’à tort nous nommons démocratie. Dans certaines autres circonstances, la bourgeoisie ne supporte plus ces modérations et exerce son pouvoir directement sans plus aucune médiations, sans plus aucune limitations de la loi. La forme du pouvoir de la bourgeoisie va alors d’une ‘‘démocratie’’ parlementaire limitée, autoritaire, jusqu’au fascisme en passant par des formes intermédiaires : le bonapartisme.